Nous rentrons dans la forêt

Aurélien nous guide. Aurélien travaille à l’ONF, il a une jolie veste verte, ça fait un peu contrôleur du métro, on voit tout de suite que c’est un agent officiel (« assermenté », dit-il), mais la couleur se perd, le vert ONF se perd, dit-il, c’est comme la nature, tout se perd, les feuilles tombent et les arbres meurent, l’écorce part en squames, le tronc penche et chute, le sol est ravagé, les humains font des dégâts, le climat se réchauffe, et la forêt se perd, la forêt diminue en France alors qu’avant elle augmentait. Même si, bien longtemps avant, au temps de la préhistoire, ou du début de l’Histoire, elle recouvrait la majeure partie du territoire. Il y a quelques années, la déprise agricole faisait augmenter la forêt. Depuis, le périurbain la grignote. Ainsi que l’agriculture extensive. Le vert ONF se perd, la jolie veste d’Aurélien arbore un cor de chasse sur l’épaulette, je suis moi-même en kaki, nous sommes assortis, camouflage.

 

Nous marchons, Aurélien nous guide, on improvise un atelier d’écriture dans les sous-bois, Aurélien a tant de choses à dire, ou plutôt, nous, nous avons tant de questions à lui poser.

Comment s’appelle cet arbre ?

 

Quels animaux vivent dans les bois ?

 

Est-ce que les érables ne sont pas invasifs ?

 

Est-ce que ce pin vient d’Autriche ou du Maghreb ?

 

Quels sont les bois les plus précieux ?

 

A quelle saison la forêt est-elle la plus bruyante ?

 

Les sangliers sont-ils en augmentation ?

 

La nuit, est-ce qu’il y a des gens dans la forêt ?

 

Vous faites quoi quand vous marchez tout seul dans la forêt ?

 

Souffrez-vous de solitude ?

 

J’ai lu quelque part qu’à l’ONF, on se suicide beaucoup.

 

Aurélien confirme.

 

Mais il dit aussi : « Cette solitude, on la recherche. »

 

Un peu comme moi, quoi.

 

Un peu comme l’écrivain.

 

Nous marchons, le vert de l’ONF se perd, mais Aurélien est là, nous avons un véritable agent de l’ONF pour nous guider dans la forêt. Je n’en avais jamais rencontré. Nous sommes des seniors, des étudiants, des écrivants, nous parlons, écoutons et griffonnons des notes. Nous imaginons la forêt en danger, les dialogues de bêtes, ou les colloques des arbres, « même si ça, c’est de l’anthropomorphisme », corrige Aurélien.

 

La futaie est haute. Au pied d’un arbre, l’écorce est tombée comme des pans de métal rouillé, amoncelés, courbes, rouges, sombres comme le métal d’une sculpture de Richard Serra. L’arbre meurt, lentement. Mais il est encore vivant.

 

C’est un mort-vivant.

 

Les arbres meurent doucement.

Aurélien connaît toutes les maladies des arbres, les ormes ont été décimés et les épicéas dépérissent en plaine. Certains arbres peuvent vivre mille ans. Le chêne est le roi des forêts, ne serait-ce que pour sa symbolique. On peut tout faire avec son bois. L’if est super aussi, lui aussi il vit très vieux. Le hêtre est un jeunot, son tronc lisse est reconnaissable, le frêne colonise la forêt aussi, ou plutôt le sycomore. Je mélange tout ce vert, tous ces troncs, ces lignes et ces trouées de lumière, ce pointillisme forestier, comme dans un tableau d’Henri Edmond Cross, chatoyant, changeant. La pluie se met à tomber et les arbres nous protègent. Aurélien me fait toucher la feuille de l’orme – il en reste, par ici. Duveteuse, comme c’est étrange. Pour Aurélien, la forêt est un livre ouvert. Je rêve à tout ce qu’il voit. Que je ne vois pas. Je suis juste en forêt. Et lui, il comprend tout. Quand l’arbre est jeune, on peut facilement le confondre. Il suffit de regarder la feuille ! On comprend tout de suite. Enfin, pas moi. Je n’ai pas reconnu le jeune marronnier à la feuille si caractéristique. On en voit peu, de jeunes marronniers, c’est pour ça.

La marche en forêt sur de grands chemins plats. Le plaisir.

 

A quoi peut penser Aurélien quand il marche seul en forêt ?

 

Il a droit de vie et de mort sur les arbres.

 

Il martèle ceux qui doivent tomber, qu’il faut couper.

Autrefois, il avait un petit marteau. Aujourd’hui, c’est à la peinture.

Soudain, nous croisons trois jeunes gens. L’un a fait tomber un mouchoir en papier par terre. Aurélien le reprend vertement. Soudain, c’est l’agent de police que je vois. Ce n’est plus l’aimable guide agreste. Le jeune gars proteste. – Mais c’est recyclable, c’est biodégradable ! Puisque ça vient des arbres, tout ça. Le papier, la pâte à papier. Mais la tache blanche dans l’herbe, c’est vraiment moche. Aurélien ne lâche pas. Le garçon maugrée, puis ramasse. Soudain je vois le ranger, les terribles agents forestiers américains qui vous verbalisent si vous arrachez le moindre brin d’herbe.

Et la marche reprend, tranquille.

 

Pourquoi cette vocation ? Qu’est-ce qui attire ces hommes, ces femmes, à l’ONF ? Qu’est-ce qui les pousse vers la forêt ? Ce monde les aimante, les arbres les appellent.

Et nous posons des questions. Nous sommes nous aussi aimantés. Il nous semble que la forêt est le dernier refuge de notre monde qui s’effondre.

Comment vous faites avec les VTT ?

 

Et avec les chasseurs ?

 

Et avec les militaires ?

 

Pourquoi il n’y a pas de champignons, par ici ?

 

C’est vrai que les renards transmettent des maladies ?

 

Qu’est-ce qui est poison, dans la forêt ?

 

Est-ce que la forêt, ça fait du bruit ?

 

Aurélien n’a pas le temps, Aurélien ne peut pas répondre à toutes les questions, il est submergé par les questions qui montent.

 

Aurélien vit quelque part, au milieu de son triage, dans une maison forestière.

 

Le triage est son territoire de forêts, les forêts qu’il arpente, inlassablement.

Et la maison forestière se situe dans la forêt, à l’orée. Elles sont rachetées par des bobos, maintenant.

Le lexique est riche, j’en oublie les noms. J’aurais dû noter. Je fais toujours confiance à ma mémoire. Je garde ce qui revient. Pour une fois que je ne fais pas de journalisme. J’entends encore ses mots. Ça va revenir. Mais ils sont trop complexes. Non, ça ne revient pas. J’oublie la maladie de l’orme, qui avait pourtant un nom très joli. Et ces mots pour dire la terre, la croissance lente de l’arbre, les jeunes pousses, l’humus, la matière, la couche terrestre, le velours de nos pas sur la mousse enchanteresse. Il a tout dit. Et j’ai tout oublié. Enfin, presque.

 

Je n’ai pas oublié ceci.

Pris par la forêt, envoûté, sitôt que je marche en elle, j’imagine Aurélien dont c’est le travail. Tous les jours, tous les soirs, toutes les aubes à faire des relevés, à marquer les arbres à tomber. A marcher seul, croiser des promeneurs, saluer, informer ou corriger, les recadrer. Je pense à son travail qui doit bien l’obséder, à la forêt qui doit être vivante dans ses songes. Et l’enfermer petit à petit, des arbres doivent pousser dans sa tête, une jungle enfermer toutes les pensées, obscurcir la clarté du monde, noyer la conscience. Devenir arbre.

 

Etre soi, l’arbre.

 

Ou entendre les arbres nous parler.

 

Même si c’est de l’anthropomorphisme.

 

Ou un pur délire.

 

La forêt, c’est très concret. Et c’est fou, aussi.

 

Mais comment vivre en elle, travailler avec elle sans être débordé ?

– Aurélien, il doit bien y avoir des agents de l’ONF qui ont écrit des livres, non ? Qui ont fait des romans ou des essais, des témoignages pour raconter cette vie si particulière, ce rapport amoureux ou critique avec le monde, avec la forêt vigie ? Aurélien, c’est tellement inspirant, tellement à la mode, je suis sûr que vous écrivez, vous ou un autre, une autre de vos collègues ?

 

– Oh non, on n’a pas le temps.

L’écriture est aussi une question de temps.

Et la forêt, il ne faut pas trop la délirer. C’est très concret.

Et pourtant….