Chronique 9
Il semblerait que j’ai raté l’envol des grues. C’est pourtant chaque année en cette saison qu’on peut en apercevoir la migration par un vol que l’on n’est pas près d’oublier, paraît-il. D’octobre à novembre, je l’ai attendu et je ne l’ai pas aperçu. Qu’est-ce qui fait que l’on rate l’envol ?
Apparemment il y en a eu un très léger. On me dit qu’il doit moins y en avoir ou alors qu’il a fait plus ou moins froid, pas au même moment. Les oiseaux sont-ils en train de disparaître ou les observe-t-on moins qu’avant ? Il paraît pourtant que ça en vaut le spectacle ! Chaque résident avant moi, les 9 autres donc, en gardent un souvenir troublé. Qu’ai-je donc raté depuis le gîte où j’écris justement sur ce qui disparaît ?
Peut-être aussi que lorsque l’on attend trop quelque chose on finit par la perdre de vue ? Alors je regarde les rares oiseaux d’automne se déployer dans l’air, même si ce ne sont pas des grues, et j’observe le long des rues les façades des maisons où restent figées des sortes d’ailes dans la pierre. L’envol pétrifié pour ne pas oublier.
D’un lieu à l’autre, d’une résidence à l’autre, entre la Maison Julien Gracq que j’ai laissée l’été pour bientôt la retrouver au printemps et la Maison Robert Schumann vers laquelle j’habitais cet automne, les hirondelles, elles, ne m’ont pas quittée. Je reconnais leur vol bas, celui-là même que je guettais enfant à Dieue pour savoir s’il allait bientôt pleuvoir, avant d’enfourcher le vieux vélo de la grande tante qui pesait une tonne, je m’en souviens.
Les hirondelles basses, l’intérieur du blockhaus, la lumière du vitrail. Me reste leur présence comme un passage ou un présage de ce qui passe à travers le temps, les filtres d’une mémoire oublieuse et les traits peints sur verre, entre deux chemins de plomb, d’un ancêtre presque éteint dont on recompose patiemment les vitraux cassés au grenier d’un presbytère.
Alors, revenir à l’œuvre de la première chronique, au travail de Sidival Fila qui, dit-on sur le cartel du Pompidou-Metz, « met en évidence le tissage du monde et invite à percevoir la présence au sein de chaque matière. » Comme elle, créer une étoffe de mémoire réinventée, fragment après fragment, peau après peau. Et se souvenir de Philomèle qui tisse pour raconter son histoire et
se change en oiseau pour s’échapper.
« Toute personne qui tombe a des ailes » disait Ingeborg Bachmann.
S’il est une chute, elle est vers la lumière.

