Chronique 8
D’un blockhaus l’autre, je suis rentrée en territoire lorrain d’abord par cette résidence comme un tunnel de la mémoire revenue. Depuis le Mont Saint-Quentin où résident des forts de guerre en pleine forêt, pour la plupart grillagés et interdits d’accès, je retrouve l’odeur de terre et de feuilles, de frousse peut-être aussi, de celle qui colle à la peau, aigre.
Me voici à présent devant le blockhaus du jardin de mes grands-parents, devant son entrée que je n’ai jamais osé franchir enfant et que 37 ans plus tard, sans doute parce qu’aucun souvenir n’aura jamais été lié à lui, je décide d’explorer par les entrailles. Il faut veiller à ne pas trébucher sur les gravats au sol, les pierres et autres déchets laissés là, veiller à ne pas se cogner aux stalactites provenant du haut de la structure ni à se heurter aux parois de fer rouillé qui en bordent le chemin.
Tout est noir et, à la lumière faible de la torche, je me glisse jusqu’au fond dont le bout interminable finit par un mur marquant sans doute le bout du jardin, la cloison avec celle du voisin. Chacun son territoire qui pourtant en temps de guerre était unifié pour se protéger dessous contre l’ennemi.
Dans cette semi-obscurité, je sens le froid humide m’envahir et je repense à cette réponse que l’on m’avait faite à un atelier d’écriture à l’hôpital, en gériatrie, à la question c’est quoi pour vous la poésie ? : « où réchauffer les os froids ». Veiller à ne pas oublier. Veiller à garder une lumière même fragile et à réchauffer de ses mots quand les temps sont à la pénurie.
La sortie me semble plus simple comme si mes yeux s’étaient habitués au noir, tout mon corps à se voûter, comme si je ne faisais qu’un avec ce blockhaus dont je sens les plis et les replis en moi. Cher à mon cœur, à mon corps, comme un abri qui m’aurait toujours attendue, de plus en plus rouillé avec le temps et s’égouttant de toute cette eau comme des larmes de souvenirs.
Il en aura fallu des années à le gravir pour oser en approcher la profondeur. C’est peut-être cela vieillir.
Il faudrait juste regarder le sol, baisser les yeux pour retrouver les carrelages qui eux sont restés là. Et s’asseoir sur le vieux canapé rescapé, en velours jaune, où tu nous lisais des histoires dans la pièce des gardes au mur crépi à présent. Baisser les yeux pour les fermer et retrouver peut-être en aveugle ce qui était et n’est plus. Les lumières crépitantes de ce qui reste hors temps comme on dit hors gel.
On sentirait alors une chaleur, de celle qui n’est plus là devant soi dans une certaine réalité vécue mais de celle pleinement vivante, traversante, ayant passé les ans comme les organes, la mémoire comme tous les sens à jamais non saturés.

