Dans le sillage de Raymond Queneau (Courir les rues ; Battre la campagne) et de Georges Perec (Je me souviens ; Épuisement d’un lieu parisien), la jeune écrivaine Milène Tournier (Prix révélation Poésie SGDL 2021) distille une poésie délicate, autobiographique et parfois obsessionnellement anaphorique (Je t’aime comme, Éditions Lurlure, 2021), au gré de ses déambulations urbaines et amoureuses. Considérée comme l’une des poétesses youtubeuses les plus actives sur la plateforme, elle écrit notamment de courts poèmes-vidéos, ainsi que du théâtre. Elle prend aussi des photos avec son téléphone portable, qu’elle poste sur Facebook :

« Le réel m’inspire plus que l’imaginaire. J’ai besoin pour écrire de marcher et regarder. Souvent j’écris à partir de ce que je croise dans la rue. J’aurais du mal à écrire seulement avec ma tête, ou, même, seulement avec mon âme ou ma mémoire, sans le réel autour. J’aime beaucoup l’échelle du jour : marcher la journée et écrire le soir à partir de ce que j’ai vu la journée. »

 

Elle incarne une nouvelle tendance de la littérature contemporaine (« arts littéraires ») qui consacre l’intrication du littéraire et du communicationnel, combinant des pratiques hétérogènes et hybrides par le recours à des emprunts, à d’autres formes et supports (poésie numérique, vidéo-poèmes, poésie performée…). En somme, une reconfiguration des pratiques créatives hors du livre (Bisenius-Penin, 2019 ; Bisenius-Penin, Audet et Gervais, 2022) qui se dessine dans le champ littéraire, par le biais entre-autre d’une « LittéraTube » regroupant les expériences actuelles de vidéo-écriture (Bonnet, 2022).

Dans son projet de création en résidence intitulé « Traces de textes », Milène Tournier revient sur sa démarche littéraire qui explore l’espace public, débusque la poésie du quotidien et poursuite sa quête de l’intime.

J’aimerais écrire à partir de choses déjà écrites. Faire texte depuis les traces textuelles croisées dans mes déambulations : panneaux, décrets municipaux, intentions de prières aperçues dans des églises, ordonnances, publicités, tickets de caisse…

J’aimerais beaucoup que ces textes nés de textes publics et communs soient rythmés par des textes nés du contact avec des archives plus intimes mais qui ne soient pas miennes. C’est dans ce cadre que j’aimerais proposer à des personnes vivant à Scy-Chazelles ou autour de me confier à leur tour un texte (lettre, carte postale, document administratif, professionnel ou toute autre trace textuelle) de façon anonyme ou avec leurs cordonnées.

Si trace textuelle m’est confiée de façon anonyme, j’essayerai de me saisir le plus délicatement possible de ce texte tiers, pour qu’il rejoigne ma propre bibliothèque de traces de textes.

Si vous souhaitez me laisser vos coordonnées avec la trace de texte que vous me confiez, je me permettrai de vous contacter de façon à ce que vous me donniez le contexte de cette archive, et que j’en fasse texte. Bien sûr, je vous enverrai le texte que j’écrirai à propos de cette archive ou toute publication éventuelle, papier ou numérique, ne se fera que si vous me donnez votre accord.

J’ai toujours aimé fouiller. Il est rare que j’entre dans une église sans tourner les pages des cahiers d’intentions de prières. Enfant j’ouvrais les tiroirs à la recherche de compte rendus médicaux, de lettres, de secrets… et ne tombais bien souvent que sur les tickets de caisse que ma mère gardait.

 

Je crois qu’il y a dans l’écriture « réelle », trouvée, une force que je veux en même temps vérifier et, peut-être, déjouer. En emmêlant traces communes et traces intimes, traces manuscrites et tapuscrites, trouvées et confiées, miennes et d’autres, j’ai l’espoir que mon propre écrit témoigne finalement plutôt d’un état des textes que de ma seule tendance à l’indiscrétion !

J’aimerais emmêler le quotidien, l’administratif, l’exceptionnel.

Les textes d’une seule lecture, d’un seul passage et les autres, qu’on plie, qu’on garde, sur lesquels on revient.

Appel à participation pour le projet “Traces de textes” (Récit’Chazelles)

RécitChazelles (@recitchazelles)

Chères et chers habitants, habitantes, de Scy-Chazelles,

Du 1er octobre au 30 novembre 2024, je serai accueillie en résidence artistique à Scy-Chazelles pour écrire un livre intitulé “Traces de textes”.

Ce projet est une exploration des textes qui nous entourent : des nécrologies aux tickets de caisse, des annonces de chat perdu aux lettres intimes.
L’idée est de recueillir des textes variés, de toutes sortes (intimes, publics, informatifs ou privés, humoristiques ou graves) et de toutes provenances, pour les transformer en création littéraire.
Chaque trace écrite laisse une empreinte et c’est cette richesse que je souhaite explorer et partager à travers ce livre.

 

Comment participer ?

 

J’invite tous les habitants de Scy-Chazelles à me confier une “trace” : un texte (écrit à la main ou imprimé) qui vous est cher ou qui a marqué un moment de votre vie.
Cela peut être (la photocopie d’) un document officiel, une lettre, une note griffonnée sur un bout de papier, une annotation dans un bulletin scolaire… tous les textes sont les bienvenus !
Vous pouvez déposer ces textes de manière anonyme ou, si vous préférez, les contextualiser en me racontant leur histoire, par écrit, par téléphone, ou lors d’une rencontre en personne.
Les textes collectés seront anonymisés avant d’être intégrés au livre, accompagnés d’un texte poétique que j’écrirai en écho à celui que vous m’aurez partagé.
Vous pouvez déposer vos contributions à la bibliothèque de Scy-Chazelles, où je passerai régulièrement découvrir les traces que vous m’aurez confiées.
Merci de votre participation à ce projet, et merci de me permettre de faire œuvre neuve à partir d’archives. ( Je précise que vous pouvez me faire parvenir ces documents par mail, photographiés ou scannés, ou déposer les documents à la bibliothèque – idéalement en photocopie; si vous souhaitez me confier un original, je le déposerai à la bibliothèque après avoir écrit dessus).

Au plaisir de découvrir vos traces !
Milène Tournier

Extrait d’une oeuvre

Je t’aime comme une boîte à livres, Je t’aime comme, Éditions Lurlure, 2021

« Je t’aime comme une boîte à livres, comme un conteneur à verre où on jetterait des bouteilles pleines.
Je t’aime comme la boîte à livres nous apprend à désirer ce qu’on trouve.
Je t’aime comme trouver le livre dont on avait besoin. Je t’aime comme un coup de foudre et de hasard.
Je t’aime comme un dépôt sauvage autorisé.
Je t’aime, sois toujours ma seconde main.
Je t’aime comme une boîte à livres, c’est beau comme passer devant une église ouverte et s’asseoir à l’intérieur un instant.
Je t’aime comme déposer dans une boîte à livres le livre déniché ailleurs, je t’aime comme entretenir un feu.
Je t’aime comme une boîte à livres, comme une petite poste où expéditeur et destinataire ne se connaissent pas.
Je t’aime comme une boîte à livres en libre-service, voisine des collecteurs à piles et ampoules – un lot d’histoires à recycler.
Je t’aime comme de la littérature qui ne hiérarchise pas entre mièvreries, ouvrages pratiques et grands classiques : fraternité de fin de cycle. »

Bibliographie sélective :

– Ce que m’ont murmuré les campagnes, Éditions Le Castor Astral, à paraître 2025
– La chaise du poème, Éditions Lurlure, à paraître 2025
– Cent portraits vagues, Éditions Lurlure, 2024
– Puisque chacun pourra partir, chacun pourra rester, Éditions Unicité, 2023
– Ce que m’a soufflé la ville, Éditions Le Castor Astral, Février 2023
(Sélection Prix des découvreurs 2023, sélection Prix Apollinaire 2023)
– De la disparition des larmes, Éditions théâtrales, 2022 (Prix Jacques Sherer 2023)
– Se coltiner grandir, Éditions Lurlure, 2022 (Sélection Prix Jean Follain 2023)
– Je t’aime comme, Éditions Lurlure, 2021
– L’autre jour, Éditions Lurlure, 2020
(Prix révélation Poésie SGDL 2021, sélection Prix des découvreurs 2021)
– Nuits, Éditions La ptite Hélène, 2019
– Poèmes d’époque, Préface de François Bon, Éditions Polder Gros Textes, 2019
– Et puis le roulis, Éditions théâtrales, 2018 (Lauréate bourse Artcena)